Journal de Louis MALHAC
Procureur du Roi à Saint Nazaire de ladarez (1668-1679)

Retranscription par l'association ARTS et TRADITIONS RURALES
Préface de Jean CALAIS

PRÉSENTATION DU JOURNAL DE LOUIS MAILHAC

par Jean Calais 
 

      Le « Livre journal commun » de Louis Mailhac, écrit par lui de 1668 à 1679 et conservé aux archives municipales de Béziers (cote II-5), nous fournit une foule de détails sur la vie d’une famille de notables au XVIIe siècle dans un village languedocien, Saint Nazaire de Ladarez. Ce document présente un réel intérêt car, si la grande histoire de cette époque est bien connue – c’est l’apogée du règne de Louis XIV – la vie quotidienne des Français, spécialement dans le sud du royaume, l’est beaucoup moins. Si petite qu’elle soit, cette histoire fait partie de notre héritage.

      Saint Nazaire de Ladarez, situé dans une étroite vallée affluente de l’Orb, au pied des monts de la Coquillade, à une trentaine de kilomètres au nord-nord-ouest de Béziers, compte à cette époque environ six cents habitants. Ceux-ci ont une activité essentiellement agricole, partie dans la vallée, partie dans les monts environnants.

      Louis Mailhac (Malhac selon la graphie de l’époque), né en 1641, mort en 1706, est, à la suite de son père, procureur du roi à Saint Nazaire de Ladarez : il représente donc Louis XIV dans son village. Il n’a pas directement en charge la communauté de Saint Nazaire : celle-ci est administrée par trois consuls qu’élisent chaque année les principaux habitants. Mais le procureur du roi intervient dans les affaires de la communauté pour faire respecter les ordonnances royales et représenter le roi en cas de litige.

     Louis Mailhac est, à l’échelle de son village, un homme riche : la consultation d’actes notariés le concernant permet d’évaluer sa fortune à près de 40.000 livres. La liste de ses biens immobiliers occupe sept pages dans le compoix de Saint Nazaire. Il vit dans sa grande maison de Saint Nazaire avec sa mère Catherine Durand, sa femme Anne Bonhoure et ses enfants (onze enfants naîtront entre 1666 et 1687), entourés de quelques valets et servantes. Il fait de fréquents séjours à Béziers, où il possède deux maisons.

      Le Journal se présente sous la forme d’un document manuscrit de 88 feuillets reliés, très probablement de la main de Louis Mailhac (il manque plusieurs feuillets). Il est écrit en français, langue qui était donc familière à Louis Mailhac, alors que, dans son village, la langue courante était le patois languedocien. On était nécessairement bilingue dans la famille Mailhac, comme dans la plupart des familles de notables méridionaux, car il fallait parler patois avec les domestiques et les villageois. Le Journal est d’ailleurs émaillé de quelques mots empruntés au patois local.

      Le Journal de Louis Mailhac est une sorte de livre de raison. Il garde mémoire, jour après jour, des dépenses et des recettes de son auteur, de ses dettes et de ses créances. La monnaie de compte est la livre tournois (lt), divisée en vingt sols, le sol divisé en douze deniers. Mais le Journal n’est pas seulement un livre de comptes, il relate aussi la vie de son auteur : ses interventions dans les affaires de la communauté villageoise, ses activités pour la gestion de son patrimoine et même le déroulement de sa vie familiale. C’est ce qui fait son intérêt.

      Louis Mailhac ne dit rien des affaires du royaume. Ce qui se passe à Paris et à Versailles ne l’intéresse apparemment pas. Il garde même le silence sur un événement pourtant plus proche de lui : la construction, alors en cours, du canal du Midi. Louis Mailhac n’écrit pas l’histoire, il nous parle de sa vie de tous les jours.

      Le style et le vocabulaire du Journal, qui sont évidemment ceux du XVIIe siècle, peuvent poser quelques difficultés de compréhension au lecteur du XXIe siècle. J’ai, pour faciliter la lecture, inséré une ponctuation qui n’existe pas dans l’original et ajouté un glossaire. Mais j’ai conservé les mots de Louis Mailhac, tels qu’il les a écrits. Le lecteur, s’il ne se laisse pas rebuter, glanera, au fil des pages, des informations qui pourront l’intéresser sur la naissance des enfants, leurs maladies, leur éducation, les engagements des valets et des servantes, les « arrentements » des divers biens, les récoltes de blé, de seigle, de foin, d’olives, de raisins, la garde des troupeaux confiés à des pasteurs, les achats des produits nécessaires à la famille, les réparations faites à la grange du Camp del Poux et au moulin du Crouzet, les voyages à Toulouse pour régler un litige pendant devant le parlement de cette ville, les différends familiaux, les rapports avec les consuls et les habitants de Saint Nazaire de Ladarez.

      En filigrane, une impression se dégage, me semble-t-il, de la lecture du Journal : la famille Mailhac n’était pas aimée par la population du village. Louis Mailhac était près de ses sous et sa richesse faisait certainement des jaloux. Entendre la famille Mailhac parler français agaçait peut-être les paysans qui maîtrisaient mal cette langue. De surcroît, Louis Mailhac, représentant le pouvoir royal, cherchait à faire respecter les interdictions de chasse, de fêtes et de jeux, ce qui n’était pas du goût de tout le monde. On pourra lire notamment, à la date du 3 mai 1676, le récit d’une altercation avec plusieurs jeunes habitants, qui avaient coupé un saule appartenant à Louis Mailhac et voulaient le planter comme arbre de mai.

      La partie du Journal qui est conservée aux archives municipales de Béziers finit en 1679. Mais plusieurs feuillets ont disparu et l’on peut présumer que Louis Mailhac a tenu son Journal jusque vers 1690. Autour de la cinquantaine, il voit sa santé décliner. Sa signature, au pied des actes passés devant notaire, est de plus en plus tremblée. En 1703, il ne peut plus signer « à cause du branlement de sa main » et se fait représenter par son fils Guillaume, qui sera avocat à Béziers. Louis Mailhac meurt à Saint Nazaire de Ladarez le 9 novembre 1706, à l’âge de 65 ans.

      Grâce à son Journal, il est toujours vivant dans nos mémoires.

Prix du cahier 35 euros

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